Editorial

C’est aujourd’hui que nous sommes libérés… le voulons-nous ?

 Au soir du Jeudi Saint, au Cénacle, dans toutes les maisons de juifs croyants de Jérusalem, les familles se rassemblent, afin de pouvoir s’offrir et offrir Dieu le repas sacrificiel de l’agneau égorgé au Temple le jour même, en sacrifice de libération, en Pâque comme le dira St Paul.

Ce soir-là, tout Israël fidèle à l’Alliance se réunit pour vivre la libération d’Égypte : « Ce ne sont pas nos pères qui sont sortis d’Égypte, c’est nous aujourd’hui qui sortons d’Égypte, à main étendue, à main forte, le Seigneur nous libère », et chacun mange l’agneau comme étant l’agneau offert par Moise pour ne pas être frappé comme ont été frappé les égyptiens dans leurs ainés. Ce soir-là, Jésus introduisit les paroles dans lesquelles il fait converger le sacrifice de la Pâque et le sacrifice du renouvellement de l’Alliance : « Ceci est le sang de l’alliance (c’est la formule que Moïse a employé) versé pour vous pour multitude »

« Mon sang versé ! » Ce que Moise avait commencé, ce qu’Israël a commencé à vivre depuis le Sinaï et qu’il renouvelle d’années en années en célébrant Pâques, cette libération proposée par Dieu, Jésus l’accomplit pour ceux qui le reçoivent. C’est l’Alliance dans sa plénitude, la libération totale, l’Alliance Nouvelle et Éternelle qui nous est offerte. La Pâque d’Israël libérée d’Égypte, devient en Jésus, pour ses disciples, pour nous, la Pâque de la libération définitive sur la mort et le péché, sur ce qui détruit l’Alliance, quand il aura vaincu, dans trois jours, les puissances de la mort et de la haine. C’est ce que nous sommes appelés à vivre à Pâques et à chaque eucharistie, ce n’est pas moins que cela.

C’est tellement inouï, c’est d’une incroyable nouveauté, mais c’est véritablement cela que nous sommes appelés à vivre. Or je crois que c’est là que se trouve la conversion que nous avons à vivre : croyons-nous que ce que nous offre Dieu, en Jésus Christ, c’est cette libération totale de nos enfermements y compris de l’enfermement ultime qu’est la mort ! Avons-nous besoin d’être sauvé, libéré, guéri ? Est-ce que nous savons que c’est ce que nous offre Dieu à Pâques ? Est-ce que nous voulons en vivre ?

Car notre monde n’éprouve plus le besoin d’être sauvé. Un journaliste, Jean Pierre Denis l’a écrit récemment : « Pour la première fois depuis des siècles, l’homme occidental ne se reconnaît plus comme blessé ». Alors pas besoin d’être sauvé, pas besoin de salut, et donc pas besoin de Dieu. « Alors la promesse du salut devient inopérante, inutile, inaudible, quand elle est encore ouvertement formulée, ce qui n’est pas si fréquent. (…) Et il continue : « L’Église ne tombe pas malade parce qu’elle parle ou ne parle pas latin, parce qu’elle fait ou ne fait pas leur place aux laïcs, parce qu’elle forme ou ne forme pas des prêtres comme ci ou comme ça. La réassurance identitaire que certains préconisent pour lutter contre ce déclin n’est qu’un mirage de plus, après tant d’autres. L’Église tombe malade quand elle devient autocentrée.

L’énergie missionnaire nous a quittés. Nous avons cessé de vouloir annoncer l’Évangile. L’essentiel de l’activité proprement religieuse, quel que soit le profil idéologique ou sociologique de nos paroisses, est centré sur ce que l’on pourrait appeler la « clientèle qui reste ». Quiconque voudra nier cette évidence devra, au préalable, faire un petit examen : quelles forces consacre-t-il et consacre-t-on autour de lui à la croissance de l’Église ? Quels moyens son diocèse, sa paroisse ou sa communauté affectent-ils à cette fin, en proportion de ceux qui sont dévolus à l’entretien de l’existant ou du subsistant ? Une Église gestionnaire est une Église moribonde. Tant que l’on ne renversera pas la table de réunion paroissiale, pour aller vers les fidèles dispersés et pour annoncer l’Évangile non pas à tous les hommes, ce qui demeure hors de notre portée, mais à tous ceux qui le cherchent, le déclin continuera. Inéluctablement. Et ce sera, d’une certaine façon, justice.

 A Pâques, c’est la libération de tous nos esclavages dont nous faisons mémoire, nous passons de la mort à la vie. Croyons à cette Bonne Nouvelle. Dans la nuit de Pâques, dans le secret de notre cœur et de notre âme, accueillons le mystère de cette libération et annonçons-le au monde !

P Jean